Noblesse de l’esprit, par Peter de Caluwe

Peter de Caluwe a cédé la place en tant que Président d’Opera Europa lors de la dernière Assemblée générale.  Nous lui avons demandé de se pencher sur le passé – et l’avenir.

Après une décennie d’Opera Europa, c’est avec fierté et le sentiment du devoir accompli que je laisse la place à d’autres. Opera Europa a toujours été mon truc, principalement parce que je crois en l’Europe, mais aussi parce que je suis convaincu de la nécessité des réseaux dans notre secteur, trop souvent fermé. Maintenant que notre organisation est bien établie et rendue incontournable, nous devons nous concentrer sur notre raison d’être et agir plus que jamais comme une organisation de lobby pour l’art et pour l’opéra.

Mes suggestions pourront sembler provocantes, et ne pas être partagées par chacun d’entre vous, mais je voudrais plaider pour la notion d’élitisme culturel, par opposition à la nécessaire, mais parfois trop réductrice, discussion sur la participation et l’élargissement du public.

Je voudrais plaider pour les idéaux d’une élite aristocratique* dans le sens premier du terme, c’est-à-dire la poursuite de l’excellence et de l’harmonie en tant qu’élément d’un processus démocratique et comme responsabilisation envers un sentiment de communauté fort, nourri par la passion et la vision d’un groupe d’individu intellectuellement et artistiquement favorisé, qui offrent leurs talents et leurs qualités de vie à la société dans son ensemble.

Je rejette la connotation négative et banale du mot élite. Sans les convictions artistiques et philosophiques d’une partie civilisée de la société, la culture occidentale ne serait pas où elle en est aujourd’hui. Grâce aux initiatives, souvent audacieuses et innovatrices, et à l’investissement de ces ‘élites’, nous avons continué à avancer et, par conséquent, les tendances établies sont devenues populaires. Nous devons croire en ce que je préfère appeler la noblesse de l’esprit. Par le travail dans nos théâtres et festivals, nous voulons attirer tous ceux intéressés par l’art et par la discussion au sujet de la culture. Un niveau intellectuel et ouvert de confrontation doit être sans cesse alimenté par notre travail et la discussion qu’il provoque. Par conséquent, l’art ne devrait clairement pas être uniquement divertissement pour les riches - chacun a un droit égal d’apprécier la culture et de trouver un accomplissement en elle.

Cette ambition ouvertement démocratique n’est pas en conflit avec l’idée élitiste : le meilleur est mérité par tous. Nous devons offrir la ‘nourriture pour l’esprit’ et trouver les nécessaires fonds d’investissement pour faire en sorte d’ouvrir nos portes aux moins-favorisés, mais qui ont également le droit d’apprécier notre travail.

Nous devons permettre aux personnes de toutes générations de participer, au delà du simple fait d’assister à des représentations, via l’éducation, les programmes sociaux, les conférences, les débats ou encore les projets communautaires, tels que la nouvelle production de Sindbad, qui sera créée à La Monnaie plus tard dans la saison ; ce devrait devenir un exemple parfait de cet engagement et de cette visée à lier ensemble nos investissements dans les mondes sociaux et éducatifs.

Le thème de la saison 13/14 de La Monnaie est rébellion. Contrairement à ce qui s’est produit dans notre théâtre en 1830, lorsque la révolution a éclaté à la suite d’une représentation d’opéra et les fondements pour un nouveau royaume belge ont été jetés, peu de révolutions se passent aujourd’hui dans les rues. Mais nous pouvons réaliser un changement de mentalité, et par conséquent une étincelle de révolution, par notre influence. Quel meilleur endroit que nos théâtres, où parmi notre public des personnalités importantes du monde des affaires et de la politique se retrouvent pour recharger et défier leurs esprits. Ils offrent l’occasion quasi parfaite de les nourrir avec la foi dans la puissance de l’art et d’influencer leurs mondes souvent conflictuels avec le modèle de l’harmonie comme manière plus bénigne d’aller de l’avant que leur recherche constante de puissance et d’argent. 

La conscience économique est devenue à la fois nécessité et opportunité pour le secteur de l’art. Nous subventionner est à la fois un investissement à court et à long terme qui rapporte massivement ses fruits. Alors que nous incluons tous aujourd’hui la conscience économique dans nos méthodes, il est maintenant temps que les politiciens et le monde d’affaires réfléchisse sur notre façon d’atteindre l’harmonie par notre produit et par notre manière de travailler. 

Opera Europa doit continuer à discuter à quel point les théâtres d’opéra et les festivals peuvent devenir les modèles d’un système de financement véritablement européen, dans lequel un mélange sain d’argent public et privé et de revenus propres peut être encouragé. Ceci constituerait l’antidote le plus fort à une commercialisation toujours croissante et aux conséquences dévastatrices pour le secteur de l’art libre qui ont restreint la créativité dans les régions moins éclairées du monde.  C’est la noblesse de l’esprit qui fera la différence.

Poursuivons sur cette route ; il y encore beaucoup de chemin à faire.


*ἀριστοκρατία aristokratía, de ἄριστος aristos (excellent) et κράτος kratos (puissance), la combinaison des deux signifiants ‘loi du meilleur’.