Une vision de la culture européenne par José-Manuel Barroso

 

En 1940, à Paris, le grand écrivain et européen Stefan Zweig parlait déjà de Vienne en tant que “ville de musique classique”. Aucune ville n’a jamais été aussi bénie par le dieu de la musique que Vienne au 18 et 19ème siècle. “Je pense qu’il pourrait être d’accord, même au 21ème siècle…Et si pour des siècles, comme Zweig le dit si bien “ il n’y a pas une année sans que Vienne voie naitre un travail de musique immortel“, c’était en partie grâce aux musiciens qui avaient créé dans cette ville, à tous les niveaux de la société, un public passionné et en demande” …

Zweig n’était pas uniquement un admirateur de sa ville d’origine et de son esprit cosmopolite ; il était également un fervent défenseur de l’idée de l’unité européenne…Une Union européenne de culture a précédé et encouragé l’Union européenne économique et politique que nous connaissons aujourd’hui; la culture a toujours été, et est toujours, plus que jamais, le ciment qui relie l’Europe ensemble.

Votre think-tank/groupe de pensée a contribué à se concentrer sur cette idée de “culture en tant que ciment de l’Europe” et qu’il s’agisse de l’un des thèmes principaux de votre conférence…Si, depuis ces derniers soixante ans, nous avons réussi à rassembler nos pays sur des bases économiquement et institutionnellement solides, c’est grâce à l’Union qui était soutenu par l’existence d’une unité fondamentale sous-jacente ; la parenté culturelle partagée par les européens. L’essence de notre Union est en même temps politique-et n’ayons pas peur de le dire- un projet culturel.

Edmund Husserl a dit ici à Vienne en 1935 : “Même si ils peuvent être très hostiles entre eux, les nations d’Europe partagent un lien de parenté d’esprit bien spécifique qui existe parmi eux, transcendant leurs différences nationales. Il y a un lien de ressemblance qui nous donne ce cercle de conscience de terre d’origine.”

C’est cet esprit qui continue à inspirer aujourd’hui, encouragé et soutenu par une vaste liste de mesures prises par la Commission européenne…Ce que nous voulons défendre c’est une Europe qui développe constamment de nouvelles formes de coopérations créées à partir d’échanges d’idées, innovations, et de recherches.

La base de notre unité est pluraliste, une culture multilingue qui a assimilé l’héritage venue d’autres cultures. La richesse de notre culture se trouve dans l’ouverture à d’autres sociétés, et au monde… L’unité européenne n’est pas acquise à travers une espèce de procédure qui nous rend tous uniforme, mais grâce au mélange riche en différence, contraste, et oui, également en tensions…

Denis de Rougemont a dit : “ La culture demande un pacte paradoxal : la diversité doit être le principe d’unité, les différences doivent être mise mises en avant, pas dans l’optique de diviser mais plutôt de celle d’enrichir la culture encore plus loin. L’Europe est une culture, ou bien ce n’est rien”…

Et dans ce sens l’opéra est éminemment européen, un élément qui sert aussi bien à créer et à relier ensemble une Europe d’unité et de diversité. Donc si un journaliste vous demande, “Pourquoi le Président de la Commission européenne est-il à une conférence sur l’opéra ?”  Vous pouvez répondre, “Parce qu’il n’y a rien de plus européen que l’opéra.”

L’opéra est le “summa artis” où l’on retrouve la musique, le théâtre, la musique et la dance en un et la même production ainsi que les nouveaux médias… L’opéra n’a pas de frontières…L’opéra est l’illustration par excellence du long dialogue entre les cultures européennes à travers les frontières nationales, à travers les siècles… L’opéra est l’expression distillé par des valeurs fondamentales européennes.

L’origine latine du mot culture, colere, nous rappelle que l’idée sous-jacente est de s’occuper, se soucier et préserver. Et l’Union européenne n’a jamais eu autant besoin de culture, dans le sens de l’origine de ce terme, qu’en ce temps de crise actuel que nous sommes en train de vivre, avec tous les doutes et les questionnements que cela a pu apporter.

Nous n’avons jamais dû nous préoccuper autant de notre économie que nous définissons en tant que marché social économique, un modèle que l’on doit moderniser dans le but de le préserver, de s’en occuper. Ce qui veut également dire un support pour les activités culturelles qui génèrent de nouvelles idées, innovations et cohésion sociale. C’est la raison pour laquelle la Commission européenne croit que même en cette période difficile de budget limité, l’Europe ne doit pas hésiter à investir dans la culture, un secteur grandissant pour des nouveaux emplois, des emplois avec un futur. C’est l’esprit qui se tient derrière notre programme, “Une Europe Créative” …

Parce que la société dans laquelle nous croyons est une société inclusive qui ne laisse personne sur les bords, une société qui donne sa chance à tout le monde. Et en premier, cela signifie l’éducation, le droit de base de chaque individu et un facteur clé pour une économie et une société dynamiques…

Dans nos discussions avec nos Etats membre, nous essayons de protéger la culture, l’éducation, la science et la recherche dans les budgets nationaux. Nous pensons qu’il est important de faire une consolidation fiscale, mais nous disons toujours une “bonne ” consolidation fiscale. Et nous pensons qu’il n’est pas bien de couper les fonds à la culture, à la science, dans ce qui peut être des sources de prospérité dans le future, pour nos jeunes.

L’année 2013, l’année européenne de la Citoyenneté, est l’occasion de se concentrer sur le débat du futur de l’Europe de la société civile, comprenant le monde de la culture. Je promeus une idée de contribution que la culture peut donner à l’Europe et que l’Europe peut donner à la culture. Nous organisons des rassemblements d’intellectuels, artistes, promoteurs de culture qui viennent non seulement avec du support, mais aussi avec leurs critiques, ce que nous pouvons faire pour avoir cette nouvelle histoire d’Europe du 21ème siècle. Je vous invite à y songer, à nous donner des idées, à participer aux procédures que nous allons mener partout en Europe.

Un événement comme le vôtre est une occasion importante pour discuter sur quelques uns de ces problèmes, car vous savez d’expérience, jour comme nuit à quel point le ciment de la culture est important pour ces valeurs européennes que nous adorons.

“Le plus haut degré de l’art”, a dit Zweig, “est atteint là où se trouve la passion d’un être entier.”

 

José-Manuel Barroso

Président de la Commission Européenne

 

Version abrégée de la conférence donnée le 4 avril 2013

Photo gallery